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Date : 22-02-2026 20:56:51
Mort de Quentin : « Huit décès attribués à la droite radicale depuis 2022, un à l'ultragauche »
Professeure de sociologie politique à l’Université Paris-1-Panthéon-Sorbonne et chercheure au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), Isabelle Sommier est spécialiste de la violence politique.
Propos recueillis par Jean-Michel Lahire -
21/02/2026
Beaucoup de commentateurs voient dans la mort du jeune militant d’ultradroite Quentin Deranque le symptôme d’un retour de la violence politique. Que disent les chiffres ?
« On a des données qui montrent une montée extrême des tensions depuis 2016, qui correspond à celle qu’on observe aussi dans l’Hémicycle et dans l’ensemble du pays. Nous avons constitué une base de données, dont les résultats ont été publiés dans notre livre (*) et qui recense 5 529 épisodes de violence politique entre 1986 et 2016. Nous avons repris cette base pour l’actualiser : nous en sommes déjà à 2 373 épisodes depuis 2016. Je parle d’épisodes pour désigner une séquence où les violences peuvent être multiples : par exemple, lors de la mort de Clément Méric [militant antifasciste tué en 2013 à Paris lors d’une rixe avec des skinheads, N.D.L.R.], on a un épisode pour deux faits, agression et affrontement. Cette montée de la violence se reflète aussi dans un autre chiffre macabre, celui du nombre de morts. Le drame qu’on vient de connaître, c’est le premier mort attribué à la gauche. Pour la droite radicale, huit morts lui ont été attribués depuis 2022. »
Qui sont les principaux auteurs de ces violences ?
« Durant la période 1986-2016, les premiers auteurs étaient de loin les indépendantistes, en particulier les Corses. Aujourd’hui, c’est complètement différent. Ce qu’on constate, c’est une augmentation des violences des “idéologiques”, de gauche comme de droite, avec un doublement en pourcentage. On voit aussi une hausse des violences commises dans le cadre de conflits du travail. On a eu les deux lois travail, les Gilets jaunes, différents épisodes de réforme des retraites marqués par beaucoup d’affrontements. Un groupe qui y va fort aussi, ce sont les agriculteurs. Il y a une montée de l’écologie radicale, mais ça c’est du vandalisme - parce qu’en fait, chacun a sa spécialité. »
« Les activistes de droite, leur mode d’action privilégié, ce sont les agressions »
Justement, les violences de la gauche et de la droite radicale sont-elles différentes ?
« Pour ce qui est des activistes de gauche radicale, dans lequel je range les antifascistes, sur l’ensemble de leurs faits de violence, on est sur 40 % d’affrontements et 40 % de vandalisme - du moins pour le moment. Les activistes de droite, leur mode d’action privilégié, ce sont les agressions. C’est le cas depuis longtemps : entre 1986 et 2016, 70 % des agressions commises par l’ensemble des groupes venaient de la droite radicale. Quelles étaient les cibles ? Sept agressions sur dix, c’était contre une personne de couleur ou supposée comme telle. Et trois sur dix, contre des adversaires politiques, militants antiracistes ou de gauche. Ces agressions de la droite radicale ont significativement augmenté à partir de la campagne présidentielle de 2022. Ce phénomène est corroboré par une base de données réalisée par l’université d’Oslo , C-Rex, qui montre que la France un des pays qui connaît une augmentation significative des violences d’extrême droite. Mes collègues notent aussi que ces violences visent aussi de plus en plus des adversaires politiques, et ont comme nous relevé un tournant en 2022. »
Ces groupes radicaux entretiennent-ils des relations avec certains partis politiques, comme on peut parfois l’entendre ?
« À gauche non, à part la Jeune Garde et La France insoumise, dont le lien est avéré. Pour les autres, pas du tout. La majorité des activistes de gauche sur lesquels je travaille, ce sont des autonomes ou des anarchistes : leur rapport aux partis et au vote est inexistant. S’agissant de la droite, il y a un changement qui a été l’arrivée sur la scène politique d’Éric Zemmour. Alors que Marine Le Pen s’engageait sur la voie de la dédiabolisation et cherchait à éloigner les activistes de droite radicale, ces derniers ont pu trouver chez Reconquête un espace plus propice. »
Est-ce que ces violences sont limitées aux grandes villes, ou est-on sur un phénomène plus diffus ?
« Il y a eu un changement dans la géographie de ces violences. De 1986 à 2016 on retrouve la géographie classique de la droite radicale, c’est-à-dire le couloir rhodanien de Lyon à Marseille, Paris évidemment, et l’Ouest avec Nantes. Lyon est historiquement l’épicentre de la droite radicale et cristallise un nombre considérable de faits de violences entre idéologiques. Il y avait aussi des skinheads et des néonazis, mais surtout dans les zones rurales de l’est du pays, dont la spécialité est les ratonnades et les profanations de cimetières juifs. Ce que Nicolas Lebourg [historien spécialiste de l’extrême droite] engagé dans notre recherche, c’est que depuis 2016, les violences de droite radicale essaiment dans tout le pays, avec une dimension de plus en plus marquée dans les territoires ruraux.
« Lyon est historiquement l’épicentre de la droite radicale »
Le Golfe du Lion, par exemple, est maintenant fortement impacté. Pourquoi cet essaimage ? Car à gauche comme à droite, on a de plus en plus affaire à de petits groupes locaux, plus instables et enclins à la violence. À gauche, ça dépend aussi des familles. Dans le Grand Ouest, on retrouve surtout les militants autonomes par exemple. Les antifascistes sont principalement là où il y a des groupes de droite radicale, dans les villes universitaires, parce que c’est un vivier de recrutement pour les uns comme pour les autres. »
La dissolution est souvent brandie comme une menace à l’encontre des groupes radicaux. Mais ces dissolutions ont-elles un effet ?
« Oui, mais pas celui escompté. Sous Emmanuel Macron, le nombre de dissolutions a littéralement bondi, et la moitié concernent justement des groupes radicaux de droite. Ce sont surtout des mesures symboliques. D’ailleurs, les renseignements territoriaux ne sont pas très contents quand il y a dissolution, parce qu’ils savent qu’ils vont perdre de vue les militants pendant quelque temps, et les groupes vont se reconstituer sous un autre nom. C’est par exemple ce qui s’est passé pour le Bastion social. Ce que note Nicolas Lebourg, c’est que ces dissolutions ont eu un effet dans la configuration des sous-familles de la droite radicale, avec une augmentation ces dernières années de la proportion des identitaires, néofascistes et nationalistes révolutionnaires. Donc un durcissement d’une certaine manière, parce qu’ils sont souvent plus enclins à la violence. »
https://www.lalsace.fr/politique/2026/02/21/mort-de-quentin-huit-deces-attribues-a-la-droite-radicale-depuis-2022-un-a-l-ultragauche?at_content=photo&at_term=lalsacefr&at_campaign=Facebook&at_medium=Social&at_source=nonli
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