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Date : 29-06-2026 18:54:32
www.francesoir.fr/opinions-editos/du-green-pass-au-good-influencer-pass-l-union-europeenne-et-la-fabrique-du-reel
26/06/2026
Du Green Pass au Good Influencer Pass : l’Union européenne et la fabrique du réel contrôlé
L’Union européenne a franchi un seuil. Le 25 juin 2026, POLITICO révélait que le Conseil de l’UE avait adressé aux États membres une note d’orientation pour inviter des influenceurs à couvrir les sommets des chefs d’État et de gouvernement, ainsi que certaines réunions ministérielles, à partir de juillet. La condition est explicite : ces créateurs de contenu ne doivent avoir « publié aucune vue contre les valeurs de l’UE ». Ils seront accompagnés en permanence et ne bénéficieront pas du statut de médias. Ils deviendront les nouveaux narrateurs autorisés d’une réalité institutionnelle soigneusement encadrée.
Après le Green Pass sanitaire, qui conditionnait l’exercice effectif de libertés fondamentales à l’acceptation d’un acte médical, voici le Good Influencer Pass (ou Voice Pass). Hier, il fallait prouver sa conformité vaccinale pour circuler. Aujourd’hui, il faut prouver sa conformité idéologique pour témoigner. Demain, peut-être, pour financer, pour enseigner, pour exister dans l’espace public numérique.
Ce n’est pas un détail de communication. C’est une étape supplémentaire dans la construction progressive d’un appareil de contrôle du récit et des récits. Et comme toujours dans ces dérives, on commence par les marges - les influenceurs - avant d’élargir le cercle.
Le mécanisme et sa signification
La note du Conseil est limpide. Les États membres sélectionneront les influenceurs selon plusieurs critères : audience significative par rapport à la population nationale, production régulière de contenus sur l’UE, absence de « vues contre les valeurs du bloc », absence de rôle politique et limitation des partenariats commerciaux. Les influenceurs ne seront pas payés par l’UE, mais ils bénéficieront d’un accès physique aux événements les plus fermés du pouvoir européen. Ils ne seront pas traités comme des journalistes : ils seront « accompagnés ».
Cette sélection n’est pas neutre. Elle transforme l’accès à l’information en privilège conditionné à une forme de loyauté préalable. C’est exactement ce que George Orwell décrivait dans 1984 : « Qui contrôle le présent contrôle le passé. Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. » En contrôlant qui peut filmer et raconter le présent des institutions, on contrôle déjà la matière première du futur récit collectif.
Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, insistait sur le fait que le totalitarisme ne commence pas par la terreur massive, mais par la destruction de la pluralité - cette capacité des hommes à apparaître les uns aux autres dans un espace commun où des opinions différentes peuvent coexister. Quand une puissance publique décide qui a le droit de témoigner de ses propres actes, elle attaque directement cette pluralité. Elle ne supprime pas encore la parole critique ; elle l’exclut de l’espace visible du pouvoir. C’est plus subtil, et pour cela plus insidieux.
La batterie d’outils : du DSA au filtrage des messagers
Cette initiative ne surgit pas dans le vide. Elle s’inscrit dans un ensemble cohérent d’instruments législatifs et réglementaires déployés ces dernières années pour structurer l’espace informationnel européen.
Le Digital Services Act (DSA), entré en vigueur progressivement depuis 2024, constitue la pièce maîtresse de cet appareil. Officiellement présenté comme un outil de protection contre les contenus illégaux et les « risques systémiques » (désinformation, discours de haine, manipulation), il impose aux très grandes plateformes en ligne des obligations de modération, de transparence algorithmique et de coopération avec les autorités. L’Union se donne ainsi les moyens de lutter énergiquement contre les ingérences étrangères. Mais elle reste étrangement silencieuse et complaisante face à l’ingérence interne — celle d’une élite idéologique qui capture progressivement le récit public et les conditions d’accès à l’information, phénomène pourtant comparable à la corruption qu’elle prétend combattre ailleurs.
À cela s’ajoutent le Digital Markets Act, l’AI Act, le Code de pratique renforcé sur la désinformation et diverses initiatives de « lutte contre les ingérences étrangères ». L’ensemble forme une batterie d’outils qui permet de contrôler à la fois les plateformes (le canal) et, de plus en plus, les producteurs de contenu (les messagers). Le filtrage des influenceurs aux sommets européens n’est que la version « offline » et symbolique de cette logique.
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