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Date : 20-03-2026 07:44:42
Dominique Eddé, Médiapart
Guerre de Trump et Nétanyahou : pour un mouvement de dissidence à l'échelle mondiale
L'étendue de la catastrophe causée par le binôme israélo-américain, armé de la plus redoutable des puissances militaires, est incommensurable. Il n’y a plus de salut possible, à l’échelle de la planète, en dehors d’un vaste mouvement de dissidence, en rupture avec la logique mortifère, messianique et mégalomane des Nétanyahou, Trump, Khamenei. Ce ne sont pas seulement les pouvoirs mais tous les citoyens, qui sont appelés, un par un, à dire non aux fanatismes.
Tandis que pleuvent les missiles de Tsahal sur le Liban, le ministre israélien de la défense, Israel Katz a annoncé le 13 mars 2026 que le pays paiera de plus en plus cher le prix de son retard pour désarmer le Hezbollah avec « des pertes territoriales et des dommages à ses infrastructures. »
« Des pertes territoriales » : quel pudique euphémisme pour désigner une annexion. « Dommages » : quel mot délicat pour couvrir le largage de glyphosate et de phosphore blanc sur le Sud Liban, (prouvé et dénoncé par Human Rights Watch). Il faut désormais trouver un terme qui ne soit ni « mauvaise foi », ni « mensonge », ni « arrogance », ni « impunité », ni même « perversion » pour qualifier la politique israélienne du gouvernement de Netanyahou. Pendant que son armée achève sa mainmise sur Gaza et l’étend brutalement, jour après jour, sur la Cisjordanie, pendant qu’elle occupe le Golan et en revendique la possession, pendant qu’elle règne sur tout le versant syrien du Mont Hermon, pendant que des ministres du gouvernement israélien assistés de plus d’un porte-parole du gouvernement américain nous apprennent que le Grand Israël est un projet raisonnable, nous voilà sommés de comprendre qu’à moins de saigner le pays jusqu’à l’os, le Sud Liban fait partie de leur propriété. Qui ignore que l’armée libanaise n’a pas l’équipement nécessaire, loin de là, pour affronter la force armée du Hezbollah, pour la désarmer sans risquer la guerre civile ?
Les accords de Taëf, en 1989, exigeaient le désarmement de toutes les milices au Liban. L’un des textes, intitulé « Libération du Liban de l’occupation israélienne » disait toutefois dans son point 3 que la restauration de l’autorité de l’État jusqu’aux frontières libanaises reconnues impliquait « l’adoption de toutes les mesures susceptibles de libérer toutes les terres libanaises de l’occupation israélienne ». C’est cette phrase, ouverte à l’interprétation, qui a permis au parti de Dieu, dit « parti de la résistance », d’en exploiter l’ambivalence, de rester armé sur le territoire. Avec les conséquences tragiques que l’on sait. On ne dira jamais assez à quel point les accords dits de paix dans cette partie du monde auront été infestés d’approximations, de non-dits, de formulations douteuses, de sous-entendus. Les « cessez-le-feu », n’en parlons pas.
Bien qu’il soit interdit, donc impossible, de citer des chiffres sur les composantes communautaires de l’armée libanaise, on évalue plus ou moins à 35% la proportion des chiites. Comment procéder, dans ces conditions, à un affrontement entre l’armée et la milice ? Comment le faire alors même que l’armée israélienne terrorise la population et jette sur les routes près d’un million de déplacés, en grande majorité de confession chiite ? L’actuelle pression exercée par Israël et les États-Unis sur le gouvernement libanais pour qu’il entreprenne le « désarmement » du Hezbollah équivaut à un « Suicidez-vous si vous ne voulez pas que je vous flingue. »
Autrement dit : Fini le Liban pluri-communautaire. Fragmentez le territoire. À nous le Sud.
Le couple israélo-américain, incarné par Trump et Nétanyahou, est atteint d’une pathologie mentale qui en temps à peu près normal, l’aurait traduit devant un tribunal international et mis hors d’état de nuire. Mais nous ne sommes pas en temps à peu près normal. Et l'étendue des dommages causés par ce binôme armé de la plus redoutable des puissances militaires est déjà incommensurable. Comment ne pas y voir la suite logique et caricaturale d’un programme de pensée entamé depuis des lustres? En 1982, au lendemain de l’invasion du Liban par Israël, Oded Yinon, ancien fonctionnaire du ministère des affaires étrangères israélien, développait les étapes d’un plan sioniste pour les décennies à venir.
Traduit et publié par le dissident israélien, Israël Shahak, il y était dit notamment ceci dans l’article 22 : « La totale dissolution du Liban en cinq provinces servira de précédent pour la totalité du monde arabe , incluant l’Égypte, la Syrie, l’Iraq et la péninsule arabique qui sont déjà sur la voie. La dissolution consécutive de l’Iraq et de la Syrie en autant de zones ethniques et religieuses, ainsi qu’au Liban, tel est le premier des objectifs d’Israel sur le front Est à long terme. La dissolution du pouvoir militaire de ces états devant constituer le premier des objectifs à court terme […] La Syrie s’effondrera selon sa structure ethnique et religieuse, en plusieurs entités sur le mode libanais d’aujourd’hui, de sorte à obtenir un État Alaouite sur la côte, un État sunnite dans la région d’Alep et de Damas, un autre sunnite à Damas hostile à son voisin du nord, et les druzes en établiront peut-être un dans notre Golan et plus sûrement dans le Hauran et le nord de la Jordanie. »
Un plan, quel qu’il soit, n’est certes qu’un plan. En aucun cas une page écrite de l’avenir. Le plan Yinon n’en demeure pas moins un élément de lecture majeur qui révèle la manière dont une pensée, aujourd’hui dominante en Israël, a conçu et persiste à concevoir sa place dans la région: en disposant des pays, en propulsant partout l’identité communautaire comme modèle de fragmentation et d’existence, en battant tous les records de la vieille devise « diviser pour mieux régner ». Or, s’il est un pays qui avait pour projet de faire cohabiter ses multiples identités communautaires, c’était bien le Liban. Il fallait donc, du point de vue d’un Israël exclusivement juif, (tel que le veut l’extrême droite au pouvoir) en rêver activement l’échec, y travailler méthodiquement.
Cette conclusion n’oblitère en rien l’écrasante responsabilité de tous les acteurs régionaux arabes dans leur défaite. Elle ne cède pas non plus au manichéisme ou au complotisme. Elle ne minimise aucunement le grave danger du fondamentalisme islamique. Elle l’éclaire et en déterre l’origine, sachant que le Hezbollah est né de l’invasion israélienne de…1982 tout comme comme l’État Islamique de Daech est né de la guerre du Golfe. Elle rend compte d’une situation désormais explosive pour tous les habitants de la planète. Israël est dans une logique manifeste de conquête qui exclut par définition la négociation et qui implique, fatalement, qu’il finira un jour par se casser la figure car on ne peut pas disposer à coups de bombes, sans risque de boomerang, d’une région aux pays millénaires, si décomposés soient-ils.
Partant de là, comment et pourquoi l’Union Européenne se laisse-t-elle humilier, déposséder de ses principes par l’infernal duo Trump-Netanyahou ? Pour des raisons de dépendance économique ? Ce point se défend certes à court terme. Mais à long terme ? Si les pays européens ne se préparent pas à payer de leur confort le prix de leur raison d’être, ils finiront atomisés, aplatis, défaits. Il ne suffit pas d’honorer les résistants de la Seconde Guerre mondiale aux portes du Panthéon, encore faut-il se souvenir de l’écrasante majorité de ceux qui ont courbé l’échine et les ont boudés de leur vivant. Encore faut-il craindre d’en reproduire la lâcheté. Résister est une décision coûteuse. Une disposition à beaucoup perdre le moment venu de perdre l’essentiel.
Il n’y a plus de salut possible, à l’échelle de la planète, en dehors d’un vaste mouvement de dissidence. Que l’on soit juif, musulman ou chrétien, bouddhiste ou athée, américain, européen, ou arabe, il n’est plus d’horizon possible dans le monde actuel qui ne soit en rupture avec la logique mortifère, messianique, mégalomane, des Nétanyahou, Trump, Khamenei et compagnie.
Ce ne sont pas seulement les pouvoirs mais tous les citoyens, qui sont appelés, un par un, à se réveiller, à payer le prix de l’avenir, à dire non aux fanatismes des uns et des autres, à tourner le dos sans flancher. La dissidence, c’est l’attitude qui consiste à prendre du recul d’avec son identité de naissance, à quitter la tribu au nom de valeurs universelles, à rompre avec la dictature de l’argent et des armes, telle est la seule option compatible avec le sauvetage de la planète. Si l’avenir du vivant a encore des chances, il se joue dans cette marge. Cette marge devant se comprendre comme la formation d’une vague susceptible de se hisser un jour au-dessus de l’actuel torrent de boue.
http://blogs.mediapart.fr/dominique-edde/blog/150326/guerre-de-trump-et-netanyahou-pour-un-mouvement-de-dissidence-lechelle-mondiale
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